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| by Pier-Luc Dupont, 18 ans, Cégep de Sainte-Foy, Québec, |
Jul 12, 2004 |
Un pli de rideau frémit et une cuisse au galbe sculptural en émerge, noire d’ébène. L’orchestre rugit quelques mesures grandiloquentes. Aux quatre coins de la salle de gala, les fauteuils rembourrés et les lustres somptueux vibrent. Dans la loge du jury, la tension atteint son paroxysme; les stylos s’immobilisent à quelques millimètres des fiches d’évaluation, prêts à servir.
Concours Miss Univers — candidate numéro 52
Nom : Zara
Âge : 21
Pays d’origine : Éthiopie
Programme d’études : relations internationales
Talent particulier : oratrice
Drapée d’un foulard diaphane, numéro 52 s’approche de l’animateur, un ex-mannequin dans la cinquantaine ayant perdu la plus grande partie de ses cheveux, mais pas sa propension à la séduction. Après les flatteries d’usage, il pose la traditionnelle question : « Si vous n’aviez qu’un seul vœu à formuler…»
Sourire triste. Le regard s’obscurcit d’une mince brume de regret.
« Je le formule tous les soirs, sans quoi le sommeil me déserte : la paix… »
« … dans le monde, bien sûr. » complète mentalement le juge en chef, les yeux au ciel. Manque flagrant d’originalité. Éliminée.
« …pour l’âme d’une femme. » poursuit Zara doucement. « Une seule. Une goutte d’eau diluée dans les statistiques, noyée dans les chiffres, elle qui ne savait pas compter plus haut que dix. Dix, c’était suffisant pour compter la marmaille, les bols et les jours sans manger… Laissez-moi vous parler de Kelem, ma sœur aînée. Laissez-moi vous parler de cent millions de femmes. »
Le président du jury fronce un sourcil. Qu’attend l’animateur pour s’interposer ? Un murmure s’élève de l’assistance. Des doigts sertis de diamants se crispent d’étonnement sur les bourses Versace, d’autres se portent aux bouches siliconées figées dans un O d’étonnement, mais personne ne bouge. Zara inspire profondément.
« Kelem était âgée de quatorze ans le jour où elle s’est mariée; l’homme, un ami de la famille, approchait la trentaine. Ils s’étaient rencontrés une seule fois : lui jaugeant, ému, ses doigts fins et son front lisse, elle baissant les yeux comme une nièce timide.
Le prétendant jouissait d’une situation respectable. Il savait lire et écrire — ce qui n’est pas peu dire — et projetait de se rendre dans la capitale, Addis Abeba, pour y décrocher un poste de vendeur ou de caissier. Sa proposition a été acceptée d’emblée pas mes parents, qui attendaient un septième enfant et craignaient d’être incapables d’en prendre soin. Ma mère avait redouté cette grossesse qui, à trente ans, s’annonçait particulièrement difficile. Pour mon père, cependant, l’utilisation de contraceptifs était hors de question : ces nouveaux engins ne lui inspiraient aucune confiance, arguait-il, et leur prix exorbitant encore moins. D’ailleurs, la récolte de millet gâchée pas la sécheresse persistante nous avait déjà acculés à la ruine. D’année en année, le désert avançait inexorablement sur les terres érodées, alors que dans tout le village les gens s’inquiétaient de voir l’eau se retirer de plus en plus loin au fond des puits. Ma mère elle-même n’a jamais trop su si elle avait pleuré de tristesse ou de soulagement le départ de Kelem. »
Hésitant lui-même entre l’empathie sincère et la crise d’apoplexie, l’animateur tente de faire bonne figure, mais personne ne lui porte attention. Le président du jury, résigné, se cale dans son siège.
« Sept ans plus tard, lorsque j’ai moi-même tenté ma chance en ville, je me suis hâtée de retrouver la trace de ma sœur. Elle habitait au taudis. Son premier réflexe, lors de mon arrivée inattendue, a été d’en balayer la terre battue. Elle a employé à cette tâche tout le peu de forces qui lui restaient, malgré ses vingt et un ans… Un enfant de quelques mois était couché sur une couverture trouée étendue à même le sol, dans un coin de mur en tôle. Un autre s’accrochait aux jupes de sa mère. Je lui aurais donné trois ans; il en avait six. C’est avec quelque réserve que, pressée par mes questions, Kelem a consenti à me partager son enfer.
À Addis Abeba, son mari n’avait pas réussi à dénicher l’emploi espéré. Dans les restaurants, les buanderies et les boutiques, les employeurs lui avaient jeté de ces regards méprisants que l’on réserve généralement pour la racaille, assuré être déjà en surplus de personnel, et fermé la porte au nez sans autre forme de procès. Il s’était donc recyclé en concierge. Chaque jour, il astiquait des dizaines de fenêtres et des toilettes pour deux maigres dollars. Le soir, sale et les mains usées, il ne revenait jamais avant d’avoir mendié quelques sous aux passants qui souvent, sous leurs cravates et leur attachés-cases, dissimulaient eux-mêmes des estomacs vides.
Sa grossesse a produit sur ma sœur un effet paradoxal : elle lui a redonné goût à la vie, mais l’a plongée dans la prostitution. Elle avait besoin d’argent, aucune instruction et rien à vendre excepté ses talents de grande sœur — combien de fois elle nous berça, mes frères et moi, jusqu’à ce que nous cessions de pleurer ! — et son corps. Or, seul ce dernier détenait quelque valeur marchande…Inévitablement, son mari a fini par se douter de quelque chose. Il a gardé le silence mais, en contrepartie, a multiplié les absences nocturnes, ne cédant qu’avec réticence aux avances de l’épouse.
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