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| by Pier-Luc Dupont, 18 ans, Cégep de Sainte-Foy, Québec, |
Jul 12, 2004 |
La second enfant est arrivé sans que ma sœur ne cherche à découvrir l’identité de son père véritable : cela n’aurait fait que compliquer ce qui l’était déjà suffisamment. Tant qu’il lui a été possible de dissimuler sa grossesse, elle a supporté les humiliations quotidiennes, l’implacable démolition. Par la suite, les clients se sont fait plus rares : la vie avait laissé sur son corps des traces indélébiles et elle n’attirait plus physiquement. A dix-neuf ans, elle était devenue trop vieille, risquée même. Nous en étions là lorsque Kelem m’a demandé de partir, craignant que son mari ne revienne et ne nous soupçonne de comploter contre lui. Je ne devais plus jamais la revoir.
Ma sœur est morte à l’âge que j’ai présentement; un âge d’or où elle aurait pourtant dû atteindre son plein épanouissement. Elle a succombé à la tuberculose, mais d’une façon ou d’une autre, elle était condamnée : elle venait d’être testée séropositive à la clinique où elle s’était rendue sous les conseils d’une amie et compagne de « travail ». Sans argent, sans papiers, jamais elle n’aurait pu recevoir les traitements nécessaires pour freiner l’évolution de la maladie. Impuissantes, les infirmières s’étaient bornées à lui offrir des condoms, lui prodiguer quelques conseils d’hygiène et lui recommander de soumettre ses deux fils au test de dépistage du VIH. Les perspectives étaient sombres. »
Les mains pressées contre son casque d’écoute, l’animateur réussit une sortie peu remarquée. Zara s’est avancée jusqu’au bord de la scène, là où, malgré l’agression lumineuse des projecteurs, les visages de la première rangée se distinguent.
« Mesdames et messieurs, vous me voyez ici alourdie de toutes ces paillettes. N’est-il pas agréable d’avoir à porter un poids si ravissant ? Ma sœur, elle, n’a pas eu cette chance : son fardeau était celui de souffrances inqualifiables. Injustes ? Le mot est trop vaste. Injustifiées ? Le mot est trop faible. Quel est ce mot qui apportera paix à son âme ? Quel est ce mot qui m’a dérobée au sommeil ? Je dois le trouver, car je refuse de nier. Je dois le trouver, car si c’était elle qui vous ait raconté mon histoire, Kelem l’aurait trouvé.
Vous qui connaissez mieux les paillettes que la souffrance, mais qui êtes avant tous humains et qui goûtez à la vie, je vous propose un fantastique tour de magie. Prenez ces étoffes délicates et donnez à ma sœur un lit de satin. Prenez ce téléphone cellulaire et donnez-lui une voix. Prenez cette coupe de champagne et donnez-lui à boire. Prenez ce lustre étincelant et donnez-lui la lumière. Prenez ces cigarettes et donnez-lui un vaccin… Vous êtes tous des magiciens inconscients de leurs propres pouvoirs ! Vous cherchez une baguette magique ? Elle se trouve déjà entre vos mains : un bulletin de vote, une carte de crédit, un journal, une télécommande. Augmenterez-vous le volume ou changerez-vous de chaîne ? »
Un silence pesant s’abat sur l’assistance, interminable. Quelqu’un tousse.
Après un long moment, Zara fait un demi-tour, dignement, dans un claquement de talons hauts étouffés par le tapis immaculé. Parvenue à la hauteur de Miss Belgique, elle hoche la tête, décoche un sourire, prend la pose. Tous les regards sont rivés sur elle, déchirante beauté.
Les trompettes reprennent leur vacarme, mais plus personne ne les entend. Elles semblent avoir perdu de leur éclat.
Le président du jury déglutit difficilement. Une larme salée vient délayer les caractères de sa fiche d’évaluation qui s’agglomèrent en une masse noire. Du même noir que le sillon creusé dans le fard de Zara, taché de mascara.
Du même noir que celui du dernier écran cathodique à s’éteindre, quelque part, dans un salon de banlieue…
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